vendredi 25 mai 2012


Réhabilitation, un enjeu spirituel ?

(à Cadillac, le 22 Mai 2012)
Comment peut-on dire, aujourd’hui, en ce début de XXIème siècle, qu’il y a un enjeu spirituel dans la réhabilitation des personnes socialement marginalisées, réprouvées. Après avoir situé, dans un premier temps, ce qu’est la vie spirituelle, je dirai, dans un deuxième temps, comment la foi plus spécifiquement chrétienne voit la réhabilitation ; dans un troisième temps je donnerai quelques exemples vécus dans une œuvre de réhabilitation chrétienne aujourd’hui, le Mouvement du Nid.

I Qu’est-ce-que la vie spirituelle ?

Le Père Lataste a vécu dans un monde beaucoup moins pluraliste religieusement que le nôtre. Le Christianisme, et surtout le Catholicisme, était quasiment le seul pourvoyeur de sens ultime dans la société d’alors. Il y avait bien quelques rares minorités culturelles, quelques fortes têtes qui contestaient cette hégémonie, mais elle était massive. La situation est tout autre aujourd’hui : on passe d’une religion de tradition à des religions d’adhésion, de conviction. Si bien que nous ne pouvons plus confondre ici et aujourd’hui vie spirituelle et vie chrétienne…
Mais alors qu’est-ce-que la vie spirituelle ? Eh bien, nous avons tous mille et une raisons de trouver que la vie a un sens, a du goût et mille et une raisons de penser qu’elle est absurde, révoltante ; nous avons mille et une raisons de parier sur la confiance et l’amour et mille et une raisons de nous replier sur nous-mêmes et de n’avoir de relation avec les autres que dans la mesure où ils peuvent nous servir à quelque chose ; nous avons mille et une raisons de préférer la vie à la mort et mille et une raisons de préférer la mort à la vie.
La vie spirituelle c’est que qui nous fait préférer le sens à l’absurde, l’amour à la manipulation d’autrui, la vie à la mort. A ce tarif-là, me direz-vous, beaucoup sont des Monsieur Jourdain de la vie spirituelle : ils mènent un combat spirituel quotidien comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, mais ils ne le savent pas. Et c’est bien vrai.
Mais c’est devant l’épreuve, le mal, la souffrance, le scandale que se fait pressante la nécessité de passer de l’inconscient, du non-dit au conscient, à l’explicite suffisamment argumenté, suffisamment élaboré pour tenir le choc devant le déni de sens, devant ce qui est révoltant.

II La religion du Dieu crucifié

La religion du Dieu Crucifié permet de vivre cette rencontre gratuite et féconde avec ceux qui dont le cœur est brisé, broyé. Dans cette rencontre, se révèle aux croyants le visage de Celui qu’ils cherchent.
« Les pauvres sont nos maîtres » disait saint Vincent de Paul, un autre grand ami des pauvres issu du Sud-ouest de la France. Nous avons tous des failles, des difficultés, des culpabilités, mais certains d’entre nous n’ont pas les moyens de le cacher, ça se voit socialement plus chez eux. Mais, ce faisant, ils nous révèlent à nous-mêmes. Ils nous invitent à faire la vérité en nous-mêmes, à jeter les masques si nous voulons vraiment les rencontrer en vérité, en frères. Et, par le fait même, nous faire rencontrer par eux.
C’est là, me semble-t-il, un des aspects les plus forts de l’œuvre et de la spiritualité du (bientôt) bienheureux Père Lataste. D’autres œuvres maintenaient une différences de statuts entre les « filles repenties » et leurs (ré)éducatrices. Les Dominicaines de Béthanie faisaient vivre dans un même statut les sœurs dont le passé manifestait, de façon socialement visible, les failles, les culpabilités inhérentes à tout être humain et les sœurs apparemment plus préservées, de façon socialement visible, par les difficultés de la vie.
Certes le silence était de rigueur sur le passé des unes et des autres. Mais les monastères contemplatifs sont des bocaux où les sœurs vivent sous le regard les unes des autres dans une inéluctable promiscuité. Si des sœurs s’étaient senties spirituellement moins bénéficiaires de la miséricorde divine, si elles s’étaient senties supérieures spirituellement la cohabitation aurait vite été infernale…
En nous recentrant sur la miséricorde divine, donc sur notre misère, nous rencontrons le Dieu de l’Evangile comme le dit l’Evangile du Jugement Dernier : « J’étais en prison et vous m’avez visité ». Alors peut être touché le ressort le plus intime et de celui qui, de façon socialement visible, a le cœur brisé, broyé et de celui qui apparemment est plus préservé mais qui est à la recherche de la vérité plus cachée en lui. Cette rencontre se joue dans un insu dévoilé en permanence : « Mais quand donc sommes-nous venu te voir en prison ? »

III Toucher le ressort le plus intime

Toucher le ressort le plus intime de chacun… Voilà ce vers quoi tendent les membres du Mouvement du Nid à Bordeaux et ailleurs. Deux par deux nous allons « au contact », comme on dit, des personnes prostituées sur les quais de la Garonne. Dans un apprivoisement réciproque digne de Saint-Exupéry, de son Petit Prince et de son Renard nous tendons à toucher le ressort le plus intime de celles dont la dignité est bafouée. Mais encore une fois c’est à la recherche aussi et de nous-mêmes et du Dieu Crucifié que nous sommes.
Rencontre gratuite dont la fécondité est insondable. Rarement néanmoins, mais réellement, des signes nous sont donnés qu’un ressort a été touché. Alors nous pouvons passer la main à des travailleurs sociaux qui ont la technique des aides sociales de réhabilitation…
P. Arnaud de VAUJUAS, curé de Talence

Marie au Concile Vatican II

(au sanctuaire de Talence, le 20 Mai 2012)
Il y a quinze jours nous avons contemplé Marie recevant son Fils crucifié dans ses bras. Dans sa tendresse maternelle pointe lespérance car Marie unit son regard au regard re-suscitant du Père. Dans le visage du Crucifié, regardé avec tant d'amour, visiblement par Marie et invisiblement par le Père, se dessine donc déjà le visage du Ressuscité. Et c'est chacun de nous qui se sent appelé à se laisser saisir, dans sa fragilité librement consentie, par le regard re-suscitant du Père, dont l'écho visible, dans ce temps prépascal où nous cheminons encore, est le regard plein d'amour de Marie.
Il y a huit jours nous avons rappelé qu'en Christ, passant par la mort et la Résurrection, c'est la création toute entière qui "gémit dans les douleurs de l'enfantement attendant la Révélation des Fils de Dieu" (Rm 8). Nous unissant au regard de Marie, écho donc du regard du Père, notre prière d'intersession embrasse ce qu'embrasse la Pâque du Seigneur..., le devenir social et cosmique de lunivers.
Aujourd'hui contemplons en Marie regardant le Crucifié le jaillissement de l'Église en faisant écho à l'enseignement du Concile Vatican II.

I Le Concile Vatican II, un Concile ecclésiologique

Vatican II est avant tout un Concile ecclésiologique, cest-à-dire qui approfondit le mystère de lEglise. On venait de vivre une époque de vifs conflits entre lEglise et le monde environnant à la suite de la Révolution Française. On vivait dans une certaine arrogance du développement technique, scientifique, social dont on voulait croire quil apporterait félicité et bonheur. Mais apparaissaient les signes précurseurs dun désenchantement.
Et lEglise se sentait appelé à ne plus se comprendre face au monde mais dans le monde dont elle sentait leuphorie du progrès s’épuiser. Elle sentait devoir se comprendre en fonction de la Mission que lui confiait le Christ et non plus en réaction par rapport à un environnement hostile.
Et lEglise a relativisé sa dimension institutionnelle, cest-à-dire la mise en relation avec son mystère plus profond. La Constitution Dogmatique LUMEN GENTIUM aborde le mystère de lEglise dabord comme Peuple de Dieu, Corps du Christ, Temple de lEsprit, avant de réfléchir à sa structuration institutionnelle hiérarchique.
Cest donc sans difficulté que lappel universel à la sainteté est compris comme la vocation de tous. Et Marie, la première dans la hiérarchie de sainteté, mais non dans la hiérarchie de service où cest Pierre qui est le premier, Marie, donc, est logiquement présentée comme larchétype de lEglise, son modèle.

II Le Concile Vatican II, un Concile compatissant

Or cest en se faisant la voix des sans voix, en se proclamant solidaire dabord des pauvres et de ceux qui souffrent que lEglise cesse de se comprendre dabord face à un monde hostile pour se comprendre dans un monde, non point sympathique ou antipathique, mais traversé par le combat spirituel qui traverse chacun de nous, qui traverse lEglise, qui traverse ce monde et qui a sa source dans le Cœur de Jésus, Lui qui a été tenté et au Désert et à Gethsémani.
Cest ainsi que les premiers mots de la Constitution Pastorale GAUDIUM ET SPES disent : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. »

III Le Concile Vatican II, un Concile marial

Jose donc dire que les Pietas, dont lessor, nous lavons dit il y a quinze jours, date dil y a six à sept siècles, peuvent être lues comme prémonitoires de Vatican II.
Le Pape Paul VI, le 7 décembre 1965, jour de la clôture du Concile Vatican II en a ressaisi le dynamisme profond en disant : « L'humanisme laïque et profane enfin est apparu dans sa terrible stature et a, en un certain sens, défié le Concile. La religion du Dieu qui s'est fait homme s'est rencontrée avec la religion (car c'en est une) de l'homme qui se fait Dieu. Qu'est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver ; mais cela n'a pas eu lieu. La vieille histoire du bon Samaritain a été le modèle et la règle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes pour les hommes l'a envahi tout entier. La découverte et l'étude des besoins humains (et ils sont d'autant plus grands que le fils de la terre se fait plus grand), a absorbé l'attention de notre Synode. Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l'homme. . » http://docs.leforumcatholique.org/src/DOCUFCNUM7.html
Cest par la Parabole du Bon Samaritain que le Pape Paul VI caractérise lattitude de fond du Concile Vatican II. Il y a plusieurs lectures possibles de cette Parabole. On peut faire de Jésus (ou ici de lEglise) le Bon Samaritain et de lhomme pécheur (ici lhomme moderne) le Blessé sur le bord de la route.
Mais on peut aussi faire de Jésus le Blessé sur le bord du chemin et de chacun de nous, et de lEglise, et de Marie, le Bon Samaritain. Cette seconde lecture coïncide avec la figure des Pietas. Elle nous fait comprendre en quoi nous ne sommes pas seulement bénéficiaires de la grâce salvatrice de Jésus mais associés au don de cette grâce.
Nest-ce pas là le mystère le plus profond de Marie.
P. Arnaud de VAUJUAS, curé

Avec Marie,
présentons le Christ au monde.

(au Sanctuaire de Talence le 13 Mai 2012)
Dimanche dernier nous avons médité sur la fécondité paradoxale de Marie, recevant son Fils mort dans ses bras. Nous avons vu comment Marie, et donc le Père Eternel avec elle, engendrent Jésus  pas seulement de sa conception à sa naissance mais tout au long de sa vie. Comme chacun de nous est fils et de son père et de sa mère tout au long de sa vie, Jésus est fils de son Père et de sa mère tout au long de sa vie… et de son éternité.
C’est pourquoi d’ailleurs en récitant le rosaire, nous proclamons à chaque « mystère », l’Annonciation, la salutation évangélique comme pour proclamer que cette Annonciation, et le Fiat, le oui, de Marie sont perpétuels tout au long de la vie de Jésus. Et notamment lors du cinquième mystère douloureux, la Mort de Jésus qu’illustrent les Piétas et, parmi elles Notre-Dame de Talence.
Or, et c’est ce que nous méditerons aujourd’hui, tout ce qui advient au Christ, advient au Monde. Car dit saint Jean dans le Prologue de son Evangile : « l’univers n’a existé que par Lui et rien n’a existé sans Lui » (Jn 1,3, Traduction de la ‘Bible des Peuples’). Saint Paul écrit dans sa Lettre aux Colossiens que le Christ est « pour toute créature le Premier-Né, car en Lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, l’univers visible et invisible […] tout a été créé grâce à Lui et pour Lui ; Il était là avant tous et tout se tient en Lui » (Col 1,15-17, même traduction).
Paul résumera tout en disant en Romains 8 : « Le monde créé attend que les fils et filles de Dieu viennent au grand jour : c’est cela qui ne le laisse pas en repos. Car si la création actuellement n’a pas d’avenir, cela ne vient pas d’elle mais de celui qui lui a imposé ce destin. Il lui reste cependant une espérance : la création aussi cessera de travailler pour ce qui se défait, et recevra sa part de liberté et de gloire des enfants de Dieu. Nous voyons bien que toute la création gémit et souffre comme pour un enfantement. » (Rm 8 19-22, même traduction)
Il y a donc bien plus que Jésus en ce Jésus mort en attente de Résurrection qui gît entre les bras de Marie. Il y a « toute la création qui gémit dans les douleurs de l’enfantement. » Sous le regard amoureux de Marie qui, associé au regard du Père éternel, nous l’avons vu dimanche dernier, re-suscite, suscite à nouveau, la vie de Jésus, se trouve aussi toute la création actuelle en désir d’enfantement de la création nouvelle.
Et notre prière est appelée humblement certes mais avec audace à rejoindre ce regard ressuscitant cosmique de Marie. Nous sommes invités à rejoindre avec Marie le combat spirituel qui traverse la création.
Ce n’est que du sein de ce regard aimant et ressuscitant que nous pourrons trouver les mots, les attitudes, le dynamisme pour annoncer au monde qui nous entoure qu’il est appelé à la gloire du Christ.
Nous y serons aidés par l’enseignement récent de l’Eglise. Je ne cite ici que deux documents mais il y en aurait beaucoup d’autres.
La Constitution Pastorale Gaudium et Spes du Concile Vatican II proclame en son numéro 39 :  « Les valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père « un Royaume éternel et universel : Royaume de vérité et de vie, Royaume de sainteté et de grâce, Royaume de justice, d’amour et de paix [79] ». Mystérieusement, le Royaume est déjà présent sur cette terre ; il atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra. »
L’encyclique Spe Salvi de Benoit XVI du 30 Novembre 2007 proclame en son numéro 37: «  la souffrance fait […] partie de l'existence humaine. Elle découle, d'une part, de notre finitude et, de l'autre, de la somme de fautes qui, au cours de l'histoire, s'est accumulée et qui encore aujourd'hui grandit sans cesse. Il faut certainement faire tout ce qui est possible pour atténuer la souffrance […] mais l'éliminer complètement du monde n'est pas dans nos possibilités […]. Dieu seul pourrait le réaliser: seul un Dieu qui entre personnellement dans l'histoire en se faisant homme et qui y souffre. Nous savons que ce Dieu existe et donc que ce pouvoir qui « enlève le péché du monde » (Jn 1, 29) est présent dans le monde. Par la foi dans l'existence de ce pouvoir, l'espérance de la guérison du monde est apparue dans l'histoire. Mais il s'agit précisément d'espérance et non encore d'accomplissement; espérance qui nous donne le courage de nous mettre du côté du bien même là où cela semble sans espérance. »
Seul l’amplitude de ce regard qui associe 1° la Pâque du Seigneur Jésus,  2° nos petites Pâques quotidiennes, 3° la Pâque cosmique peut donner vraiment sens à notre existence. Car deux écueils nous guettent : d’une part l’intimisme spirituel (‘je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver’) qui peut nous faire sombrer dans la mièvrerie sentimentale ; d’autre part les délires mégalomaniaques totalitaires qui, voulant sauver le monde en sacrifiant les personnes, ont défiguré le vingtième siècle.
Le regard amoureux et recréant de Marie sur son Fils rejoint chacun de nous dans son cœur. Mais ouvrant le cœur de chacun à la dimension du cœur de Jésus, il le fait consonner au mystère du monde entier. Alors de même que chacun en contemplant Jésus est invité à consentir à sa fragilité pour y découvrir la possibilité, la faculté d’y rencontrer le Dieu crucifié, de même notre monde ivre et inquiet à la fois de sa puissance technologique sera invité à consentir à sa fragilité, seul lieu de sa possible unité et de son accueil de Dieu.
Car le Concile Vatican II (encore lui) dit en Lumen Gentium 1,1 : «  L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain, elle se propose de mettre dans une plus vive lumière, pour ses fidèles et pour le monde entier, en se rattachant à l’enseignement des précédents Conciles, sa propre nature et sa mission universelle. À ce devoir qui est celui de l’Église, les conditions présentes ajoutent une nouvelle urgence : il faut que tous les hommes, désormais plus étroitement unis entre eux par les liens sociaux, techniques, culturels, réalisent également leur pleine unité dans le Christ. »
En ce temps de désenchantement idéologique, faisant suite à l’échec des idéologies mégalomaniaques du siècle dernier, il nous faut réentendre l’enseignement biblique sur la seigneurie cosmique du Christ et l’appel missionnaire de notre Eglise. Or nous ne le pourrons que si la contemplation du Crucifié dans les bras de sa mère ne nous fait pas compatir seulement à la souffrance de chacun mais nous incite à consonner au monde qui gémit dans les douleurs de l’enfantement.
Arnaud de VAUJUAS    
le 13 Mai 2012.

 Avec Marie, accueillons le Christ souffrant...
(au Sanctuaire de Talence le 6 Mai 2012)
Qui voit-on d'abord quand on regarde la statue de Notre-Dame de Talence ? D'abord la Vierge tenant le Christ mort dans ses bras ? Ou d'abord le Christ mort tenu par la Vierge Marie ? Ce que nous voyons parle de nous, plus que de la statue elle-même...
 Le vocable Notre-Dame de Talence nous ferait croire qu'on voit d'abord la Vierge. Pourtant, matériellement, c'est bien le Christ qui est au premier plan. Mais surtout, théologiquement, même mort le Christ reste le Seigneur et Marie, et nous avec, restons les serviteurs...
D'autre part que fait la Vierge, et nous avec elle ?  Est-ce qu'elle accueille en ses bras son Fils mort descendu de la Croix? Ou bien Le présente-t-elle au monde?
Les deux bien sûr! Mais pour présenter le Christ au monde encore nous faut-il d'abord l'accueillir.  C'est pourquoi pendant ce premier enseignement nous tâcherons avec Marie d'accueillir Jésus,  Jésus mort pour nos péchés. Lors du prochain enseignement nous présenterons Jésus au monde avec Marie.
I Avec Marie accueillons le Christ qui librement s'est laissé vaincre...
Une anecdote: il y a quelques 25 ans alors que j'étais jeune prêtre, j'accompagnais un groupe d'accueillis du Secours Catholique à Lourdes.  C'était des personnes visiblement marquées par les difficultés de la vie. Marginalisées socialement, elles subissaient quotidiennement de nombreuses humiliations.
J'ai entendu d'elles trois choses pendant leur séjour à Lourdes. D'abord ici on peut "poser nos valises", disaient-elles, c'est à dire être accueillis tels que nous sommes, sans être jugés. Et cela, deuxièmement, parce qu'ici les souffrants sont les premiers: il n'y a qu'à voir comment les malades passent les premiers dans les files d'attente. Et troisièmement Bernadette c'est l'une des nôtres. Comme elle le disait elle-même si Marie avait trouvé plus pauvre qu'elle à Lourdes sans doute lui serait-elle apparue plutôt qu'à elle, Bernadette...
Bien sûr, ici nous sommes à Talence et non pas à Lourdes. Mais c'est tout de même bien la même  Marie qui apparaît à Lourdes  et qui est vénérée  ici à Talence...
L'an dernier, le père Jean-Marc NICOLAS nous a dit comment les 'Pieta', les Vierges au Christ mort, descendu de la Croix, s'étaient diffusées pendant le quatorzième siècle, le siècle précédent celui où fut sculptée notre statue, le 'siècle de fer', le siècle terrible, le siècle de la Guerre de Cent Ans, de la grande peste, du grand schisme d'Occident... Ce siècle aux antipodes de nos fameuses 'Trente Glorieuses' du vingtième siècle qui ont vu le dernier déclin en date de la vénération de Notre Dame de Talence...
Ces Piétas, nous a-t-il été dit, étaient placées dans les mouroirs où agonisaient les pestiférés pour les inciter à "connaître Christ, et la puissance de sa résurrection, et la communion à ses souffrances, en devenant conforme à lui dans sa mort, pour parvenir,si possible, à la résurrection d'entre les morts" comme avait dit saint Paul aux Philippiens (3:10-11).
Bref, en se montrant accueilli par Marie, après s'être laissé vaincre par la souffrance et la mort, Jésus nous appelle à désarmer, à nous laisser vaincre nous aussi comme lui s'est laissé vaincre, mais de la façon dont lui s'est laissé vaincre et non pas autrement.
Car Jésus ne s'est pas laissé vaincre passivement par faiblesse, par démission, mais activement par amour. Il a désarmé Pierre. Il n'a pas sollicité la légion d'anges qui aurait pu lui porter secours. Mais, surtout, à son dernier repas, il s'est activement donné à nous dans son corps et dans son sang.
Sa fragilité il l'a donc librement choisie, exposée, dévoilée. Il y a consenti. Se faisant il consentait à être Fils et non point Père. Car être Fils c'est recevoir sa vie, son être d'un autre que soi-même, ne pas être à soi-même son propre soutien, sa propre source...
Or nul ne peut être fils d'un seul. Tout homme en étant fils de son père est aussi fils de sa mère. Le Père Éternel en envoyant son Fils Éternel dans le monde pour que le monde soit sauvé a voulu que son Fils soit aussi le Fils de Marie!
En renonçant à se défendre contre ceux qui vont le mettre à mort, Jésus consent à s'en remettre à un Autre, à son Père, à être Fils donc et donc, indissociablement, Fils du Père Éternel et Fils de Marie. Or "le Père nul ne l'a jamais vu" (Jn 1 18). Marie, oui on l'a vue.
Le fait que Jésus soit Fils, le fait qu'il consente librement à ne dépendre que du Père, n'apparait jamais tant que quand il dit: "Ma vie nul ne la prend mais c'est moi qui la donne" (Jn 10 18). Et la maternité de Marie n'apparaît aussi jamais tant que là. Les Piétas nous disent qu'on ne peut donc se donner aux autres que si on se reçoit des autres. Jésus s'y montre donné à nous jusqu'au bout se recevant encore et toujours de sa mère, et donc de son Père.
Nous sommes là aux antipodes d'une générosité héroïque narcissique, d'une générosité où, donc, celui qui se donnerait aux autres se regarderait lui- même en train de se donner, en train d'avoir cette attitude généreuse !
II Avec Jésus, laissons nous engendrer par Marie.
Bien des pélerins viennent à Talence "poser leur valise", comme me disaient ces accueillis du Secours Catholique à Lourdes. Ils viennent déposer entre les mains de Marie recevant son Fils mort leurs épreuves, leurs soucis, leurs angoisses.
Ce faisant, ils reconnaissent comme Dieu, Fils de Dieu, cet homme mort, Jésus, mort de s'être donné jusqu'au bout, mais comme engendré encore en cela même par sa mère et donc aussi par son Père, le Père Eternel.
C'est certainement une puissante incitation pour les pèlerins à ne pas se laisser accabler, à se laisser rejoindre au sein même de leurs difficultés et de leurs épreuves par un Dieu dont la Toute-Puissance est alors Toute-Puissance d'amour, d'intimité inouïe, de configuration avec ce qu'il y a de plus faible. "Ce qu'il y a de faible dans le monde, dira saint Paul aux dockers de Corinthe, voilà ce que Dieu a choisi pour vaincre ce qui est fort" (1Co 1 27). L'amour apparaît pour ce qu'il est : Toute-puissante résonance de vulnérabilités librement consenties.
De cet amour naît donc l'engendrement. Comme les époux appellent à la vie un enfant en laissant résonner leur intimité, leur vulnérabilité librement dévoilée, la figure du Ressuscité se laisse espérée en la faiblesse ultime librement consentie de Jésus recueillie par Marie.
Alors peut-être pouvons-nous progresser dans notre combat spirituel ! Car nous sommes toujours menacés par la prière païenne, magique, faisant appel à une divinité dont on pourrait capter la bienveillance magique par forces imprécations pieuses. Nous risquons toujours, en quantifiant nos prières, en nous regardant prier, de vouloir séduire ou contraindre la divinité à faire notre volonté qu'elle le veuille ou non. Surtout si, souffrants, nous nous posons en victimes. La révolte peut prendre le masque d'une certaine piété.
En regardant Jésus naître à la Vie Nouvelle de Ressuscité qui déjà transparaît dans le visage du Crucifié, nous sommes au contraire invités à l'oblation active, à l'offrande de nous-mêmes aux côtés de Jésus, de la façon dont il se donne Lui-même. Point donc de résignation passive, de fatalisme mais consentement à ce que la Vie sourde de la fragilité consentie et offerte.
Cette attitude est déjà annonce de l'Évangile. Mais de cela nous parlerons dimanche prochain.
P. Arnaud de VAUJUAS, curé

samedi 22 octobre 2011

Quelle théologie pastorale de l’accompagnement des fiancés ?

(à l’Officialité Interprovinciale d’Aquitaine le 20 Octobre 2011)

 Comment la préparation et l’admission au mariage contribuent-t-elles à ce que les mariages célébrés soient de vrais mariages c’est-à-dire canoniquement valides ?

 Vaste question qui ne cesse de m’inquiéter, moi qui d’une part prépare et célèbre de nombreux mariages et qui d’autre part, pendant une vingtaine années, ai enseigné à Toulouse et à Bordeaux la théologie du Mariage, contribuant ainsi à former (et/ou à déformer) sur ce point de nombreux jeunes confrères.

 Notons tout d’abord, pour ne pas trop nous inquiéter, que nous sommes tenus à l’obligation de moyens et non pas à l’obligation de résultat tant sont complexes, plurielles et fluctuantes la situation culturelle et l’apparente disposition d’esprit des fiancés… Ce sera mon premier point : D’où partons-nous ? Quelle est la situation actuelle des fiancés ? Dans un deuxième point nous verrons les moyens que nous mettons en œuvre pour que les époux, ministres du sacrement, célèbrent un vrai mariage. Dans un troisième point nous verrons comment on pourrait mieux faire ?

  I La situation telle que je la vois…

Depuis un quart de siècle et plus que je suis prêtre, je puis attester une lente mais puissante évolution de la disposition d’esprit des fiancés que je prépare au mariage en collaboration avec des laïcs. Il y a un quart de siècle bien des fiancés étaient ambivalents dans leurs motivations. Ils se sentaient appelés à un geste que pourtant ils trouvaient ringard. Néanmoins ils étaient fascinés par lui. Ils se sentaient l’objet d’une pression sociale et pourtant, au bout du compte ils y consentaient.

 Aujourd’hui ils se présentent habités par une aventure intérieure mystérieuse, cherchant des mots, une grammaire pour en saisir le sens, l’accueillir, y consentir, l’amplifier. Oui ! On passe vraiment de la posture d’héritiers plus ou moins vindicatifs par rapport à leur héritage à la posture d’inventeurs d’un trésor, de découvreurs d’un mystère caché, de défricheurs d’une aventure fascinante…

 Cette posture nouvelle nous permet d’accueillir sans complaisance certes, mais surtout sans lamentation, les multiples pauvretés, misères, blessures provoquées par notre société sans repère issue de la formidable mutation de la fin du siècle dernier. Oui ! Nos fiancés sont, pour la plupart, ignares sur le pan catéchétique. Oui ! Ils n’en sont pas, pour beaucoup à la découverte de la vie affective et sexuelle. Oui ! Ils sont marqués par la précarité familiale et professionnelle dans laquelle se débat notre société. Oui ! La constance, la persévérance dans l’engagement religieux leur paraît soupçonnable tant ils ont peur du phénomène de secte, de clan, d’enfermement. Mais ils ont soif et demandent un accueil vrai et profond. Ils tâtonnent mais beaucoup cherchent… Ils demandent que leur liberté soit respectée. Mais ils devinent et expérimentent, dans la démarche même de leur mariage, que cette liberté ne peut se déployer que dans un engagement radical respectant l’unicité de chacun…

 La grammaire élémentaire de l’existence qui faisait consensus jusque dans les années soixante du siècle dernier se délite de génération en génération. Ce qui allait de soi socialement devient l’objet d’un choix, d’un engagement personnels. C’est particulièrement vrai et de l’acte de foi chrétienne et du mariage et donc, doublement, du mariage chrétien.

 Deux écueils sont à éviter :
 - la référence stérile et paralysante à ce passé, que ce passé soit idéalisé ou au contraire diabolisé, peu importe !.
 - adhérer plus ou moins confusément à l’idéologie libertaire, psychologiquement adolescente, qui théorise cette évolution, me semble-t-il avant tout sociale, en proclamant que la requête contemporaine d’authenticité, de choix personnel est antagoniste d’un engagement et dans le temps et dans une institution.

 Car la Bonne Nouvelle c’est précisément que dans une ambiance culturelle massivement individualiste et présentiste des jeunes veuillent s’engager et dans le temps et devant des institutions (Etat, Eglise). Par le fait même de leur démarche dans notre contexte culturel ils proclament que pour être libre, il faut aimer vraiment c’est-à-dire s’engager dans le temps et donc devant des institutions. Ils illustrent en le sachant plus ou moins confusément la dynamique pascale : « Qui accepte de perdre sa vie… » (Mt 16 25).

 Or nous sommes tous, fiancés et ministres de l’Eglise, en combat spirituel permanent sur ce point central de la foi. Nous sommes tous marqués par le moment culturel que nous vivons socialement. Nous sommes tous en Exode permanent, partant du souvenir d’un engagement marital allant tellement de soi qu’il nous paraît aujourd’hui contraint (non sans quelque anachronisme), passant par la requête adolescente d’un choix personnel, tendus vers un engagement adulte libre et personnel où une liberté neuve se découvre et s’enracine.

 L’enjeu de la ‘Pastorale’ est de faire se féconder l’expérience humaine et spirituelle des fiancés avec le récit pascal que porte l’Eglise. Ce n’est que si les fiancés sentent cette consonance entre ce qu’ils s’apprêtent à vivre à rebours de la culture dominante et ce qui sous-tend la vie de ceux qui les accueillent qu’ils découvriront en ceux-ci plus des aînés les aidant à faire le passage que des maîtres leur enseignant une théorie, voire une idéologie.

  II Les moyens mis en œuvre pour la vérité du mariage

Attente réelle et grande méconnaissance de l’Eglise se conjuguent souvent chez les fiancés. L’attente, pourtant vraie, peut aussi être entravée par la faible disponibilité due au rythme de la vie contemporaine. Toujours est-il qu’il y a parfois beaucoup d’acteurs à rencontrer et beaucoup à découvrir et à intérioriser en peu de mois et au milieu d’une multitude de soucis relationnels et matériels…

 Se succèdent le premier accueil en paroisse avec une ‘dame accueillante’, la première rencontre avec des couples mariés et d’âge plus mûr que l’on reverra lors du week-end de préparation, la rencontre du prêtre (ou du diacre), la compréhension des ‘Piliers du Mariage’ et leur reformulation personnalisée dans la Déclaration d’Intention, la découverte de textes liturgiques jusque-là largement inconnus… bâtir une célébration liturgique qui sera souvent quasiment la seule pendant des décennies…

 De tout cela découle l’impression d’une expérience vraie, forte mais inédite et sans lendemain. Des liens forts se tissent, mais ponctuels. Une réelle première découverte de l’Eglise et de son mystère a lieu. Mais à l’image de ce qu’est notre société, mobile et pressée… et peu propice à une histoire suivie.

 Est-ce-que ces multiples rencontres et exercices contribuent à mettre les fiancés devant leur responsabilité d’époux célébrant un vrai mariage ? Oui, certainement… mais… Oui certainement …Car beaucoup est fait pour mettre en valeur le lien matrimonial dans ces composantes augustiniennes, fidélité, fécondité, indissolubilité, le tout dans la liberté et dans une certaine dimension religieuse ouverte à la Révélation Chrétienne. Tout cela est bien rodé… Le week-end permet aux fiancés d’en parler entre eux… La Déclaration d’Intention en permet une reformulation personnalisée. Bien sûr certains fiancés passent à travers les mailles du filet de cette préparation immédiate bien huilée. Bien sûr certains manifestent une fragilité psychologique inquiétante… Mais je ne vois pas ce qu’on pourrait faire de plus… étant entendu que nous n’avons que l’obligation de moyens…

  III Peut-on mieux faire ?

Mais… Car il y a un mais… et même trois mais…

 Dans la société de grande mobilité où nous sommes, nous en sommes réduits à la formation immédiate à un mariage déjà décidé… Ce que le Bienheureux Jean-Paul II appelait dans Familiaris Consortio les préparations éloignée et prochaine ne nous sont pas accessibles sauf pour de très rares jeunes faisant partie d’aumônerie et de mouvements de jeunes. Or c’est dès la constitution du lien affectif que devrait être perçue sa vocation à être vécu dans la radicalité du mariage.

 Deuxième entrave à une meilleure formation au mariage, nous préparons des fiancés ayant déjà pour la plupart une longue vie commune et même des enfants. La décision de se marier devient donc comme un couronnement souhaitable certes mais quelque peu superfétatoire à un lien déjà ancien. Certains fiancés se sont déjà promis fidélité de façon telle qu’avant le Concile de Trente et son décret ‘Tametsi’ on les aurait considérés comme mariés clandestinement ce qui était certes illicite mais non invalidant. D’autres au contraire sont tellement fragiles psychologiquement qu’un doute subsistera toujours sur leur aptitude à vraiment s’engager dans un lien indissoluble. Théologiquement et humainement le consentement matrimonial est-il déclaratif ou performatif ? Vaste débat…

 Troisième piste de réflexion. Comment articuler avec cette nécessaire préparation au mariage humain, une annonce de la foi ? D’une part il faut tenir que le mariage humain relève de la ‘Loi Naturelle’ et ne requiert donc pas la Révélation pour qu’on s’y engage (bien des ‘infidèles’ se marient ! Et l’Eglise reconnaît leur mariage comme vrai ‘légitime’) ; d’autre part il faut aussi tenir que la foi éclaire puissamment la raison de telle façon que la ‘Loi Naturelle’ est plus aisément et plus sûrement connue sous l’éclairage de la foi. Cela sera de plus en plus vrai dans une société où, je l’ai dit, la grammaire élémentaire de l’existence fait de moins en moins consensus et où de multiples compréhensions partielles, parfois très partielles de l’affectivité et de la sexualité se proposent de façon chatoyante !

  En conclusion,

je dirai que nous faisons globalement ce que nous pouvons pour célébrer de vrais mariages. Mais restons modestes la décision bilatérale de s’engager réciproquement définitivement sera de plus en plus difficile à atteindre par une partie croissante de la population fragilisée par un monde fragilisant, incertain…

 Abbé Arnaud de VAUJUAS

lundi 25 avril 2011

Comment peut-on annoncer la foi, le message évangélique, aux jeunes couples qui se préparent au mariage ?

(au Conseil Presbytéral du diocèse de Bordeaux, le 26 Avril 2011)

Tels sont les termes de la question qu’il m’a été demandé de traiter ce matin ? J’en ai accepté les termes mais en y travaillant, j’ai transformé la question, comme on le verra… Je pense que ce n’est pas abusif…

En bonne théologie le mariage est une réalité naturelle que la foi et le baptême des conjoints élèvent au rang de sacrement, de signe mystérieux de l’amour de Dieu pour l’humanité, du Christ pour l’Eglise.

Pour ce qui est de la réalité naturelle, une conseillère conjugale en traitera, m’a-t-on dit. Voyons aujourd’hui comment un dialogue de foi peut être vécu aujourd’hui entre l’Église (et ses ministres ordonnés que nous sommes avec nos collaborateurs laïcs) et ceux qui, ici et dans les circonstances actuelles, se préparent à y célébrer le mariage.

Un dialogue de foi, dis-je. Est-ce différent de ‘l’annonce de la foi, du message évangélique’, comme cela m’était demandé ? C’est une transformation de la question, certes, j’en conviens. Mais, comme je l’ai dit, c’est ce qui m’est apparu, en préparant ce topo, tant de ma pratique que de la pratique de l’Église. Je pense, par exemple, au discours de Paul VI en clôture du Concile Vatican II où il dit que l’Église s’exprime ‘dans le style de la conversation ordinaire’ (32ème paragraphe).

Car nous n’annonçons pas l’Évangile comme un paquet de vérités à faire croire, comme une idéologie à laquelle il faudrait que nous fassions adhérer sans que cela ne change rien à la façon dont nous comprenons en retour cet Évangile. Nous nous épuiserions vite si nous pensions que nous n’avons rien à recevoir de ceux à qui nous annonçons l’Évangile. Et devant le peu de succès visible de l’entreprise, avouons-le, nous tournerions vite à l’amertume, au découragement, comme je le vois d’ailleurs au devenir de certains de nos confrères.

Dans un premier temps voyons la situation, au moins telle que je la vois comme ‘pasteur ordinaire’, curé d’une de nos paroisses… (Car dans mon Secteur Pastoral il n’ya qu’une seule Paroisse !) Dans un deuxième temps nous verrons ce que cela implique comme attitude tant dans l’annonce de notre foi que dans la transformation de la façon dont nous comprenons cette foi et en vivons. Dans un troisième temps nous verrons ce que nous en tirons comme conséquence à Talence.

I La situation telle que je la vois…

Depuis un quart de siècle et plus que je suis prêtre, je puis attester une lente mais puissante évolution de la disposition d’esprit des fiancés que je prépare au mariage en collaboration avec des laïcs. Il y a un quart de siècle bien des fiancés étaient ambivalents dans leurs motivations. Ils se sentaient appelés à un geste que pourtant ils trouvaient ringard. Néanmoins ils étaient fascinés par lui. Ils se sentaient l’objet d’une pression sociale et pourtant, au bout du compte ils y consentaient.

Aujourd’hui ils se présentent habités par une aventure intérieure mystérieuse, cherchant des mots, une grammaire pour en saisir le sens, l’accueillir, y consentir, l’amplifier. Oui ! On passe vraiment de la posture d’héritiers plus ou moins vindicatifs par rapport à leur héritage à la posture d’inventeurs d’un trésor, de découvreurs d’un mystère caché, de défricheurs d’une aventure fascinante…

Cette posture nouvelle nous permet d’accueillir sans complaisance certes, mais surtout sans lamentation, les multiples pauvretés, misères, blessures provoquées par notre société sans repère issue de la formidable mutation de la fin du siècle dernier. Oui ! Nos fiancés sont, pour la plupart, ignares sur le pan catéchétique. Oui ! Ils n’en sont pas, pour beaucoup à la découverte de la vie affective et sexuelle. Oui ! Ils sont marqués par la précarité familiale et professionnelle dans laquelle se débat notre société. Oui ! La constance, la persévérance dans l’engagement religieux leur paraît soupçonnable tant ils ont peur du phénomène de secte, de clan, d’enfermement. Mais ils ont soif et demandent un accueil vrai et profond. Ils tâtonnent mais beaucoup cherchent… Ils demandent que leur liberté soit respectée. Mais ils devinent et expérimentent, dans la démarche même de leur mariage, que cette liberté ne peut se déployer que dans un engagement radical respectant l’unicité de chacun…

Sur un autre plan, c’est avec ceux qui ne peuvent pas se marier, car divorcés, que nous apprenons cette posture d’inventeurs, de découvreurs, de défricheurs qui nous permet, non sans tâtonnements, de chercher comment, aussi, vivre avec justesse et vérité, une vie chrétienne alors qu’on est confronté à l’échec conjugal, aux blessures affectives et sexuelles. Là aussi c’est un long et douloureux chemin que de passer d’une posture vindicative d’un ‘droit à communier’ quand on est divorcé-remarié civilement, à la posture d’un accueil inventif de soi-même et de l’amour inconditionnel de Dieu alors qu’on est en situation de ne pas pouvoir être le signe public de Sa fidélité sans faille.

Nous sommes donc, tous, pasteurs et peuple, à devoir découvrir à nouveaux frais, les merveilles de l’amour humain dans un monde confus et blessant pour les personnes. Cela nous demande une attitude spirituelle d’humilité et d’audace.

II Une attitude d’humilité et d’audace

Oui notre époque est fascinante pour qui en comprend les enjeux. Je me laisse aller à penser, parfois, qu’il y aurait un parallèle entre ce qui est advenu au Peuple de la Première Alliance et ce qui advient à l’Église en Occident.

Pour le Peuple d’Israël, après que la foi dans le Seigneur ait été (non certes sans défaillances multiples) le ciment avoué et publiquement proclamé du royaume de David et de Salomon puis des royaumes d’Israël et de Juda, le Seigneur a reconduit son Peuple au désert lors de l’exil à Babylone. Mais c’était pour lui parler au cœur et lui faire redécouvrir son amour comme autrefois dans la phase d’errance dans le désert du Sinaï, préparant ainsi la venue du Seigneur Jésus, Parole définitive de son Amour.

Ainsi peut-être aujourd’hui, sur les décombres de la chrétienté, l’Église, en Occident, est-elle invitée, dans un exil de sa gloire sociale passée, à redécouvrir les fondamentaux de sa vocation, pour préparer la seconde venue en gloire du Christ, comme Il le voudra, quand Il le voudra…

Cela demande humilité et audace pour redécouvrir la joie merveilleuse d’être choisis, sans mérite aucun, pour être les prophètes du Seigneur.

L’humilité

Que nous soyons contraints à la modestie dans la promotion du mariage, c’est évident ! Jamais nous ne parviendrons, ou du moins pas avant longtemps, à ce que le mariage soit, à nouveau, la voie sociale hégémonique de l’union de l’homme et de la femme qu’elle était il y a cinquante ans. Bien sûr le Seigneur est bien libre de faire les miracles qu’il veut. Mais ce serait vraiment un miracle !

Nous ne pouvons, au mieux, qu’accueillir de notre mieux ceux dont l’amour est tel et la proximité avec l’Eglise telle, qu’ils demandent que cet amour soit ‘comme consacré’ dans le mariage chrétien. Mais des pans entiers de la société, hier touchés par l’Eglise, sont aujourd’hui hors de portée de sa voix… Mais ils ne sont pas hors de la vue et du cœur de nos fiancés qui se perçoivent dès lors comme originaux, quelque peu militants dans un monde anomique.

Mais la modestie ce n’est pas encore l’humilité… L’humilité c’est de consentir, et non pas se résigner, à la petitesse, la fragilité, la précarité de ce que l’on est parce qu’on sait que le Seigneur passe de préférence par notre petitesse et nos difficultés… Car pour accueillir des chercheurs tâtonnants de Dieu, il faut soi-même être chercheur tâtonnant de Dieu… C’est d’abord cette attitude spirituelle que requièrent plus ou moins consciemment les fiancés qui s’adressent à nous.

Une anecdote, ici pour me faire comprendre. J’étais étudiant, quelque part au début des années 1970, et nous étions une quinzaine réunis autour de Marcel Légaut, philosophe chrétien décédé depuis en 1990 à l’âge de 90 ans. L’orateur parlait de l’insondable, insaisissable mystère de Dieu. Un de mes compagnons, vivement agacé par ce discours, interrompt l’orateur et s’écrie : « Mais enfin depuis deux mille ans on devrait savoir qui est Dieu ! » La réponse de Marcel Légaut a été cinglante et m’a marqué à vie : « Monsieur, pour parler ainsi il faut que vous soyez athée ! »

Tel est ce que nous devons bien comprendre si nous voulons rencontrer les chercheurs tâtonnants de Dieu que sont nos fiancés. Et ce qui est vrai de Dieu Lui-même est vrai de tout ce qui en est l’épiphanie, la manifestation, comme, par exemple, la prière et l’amour humain. Un jour je prêchais une retraite à des religieuses très âgées. Quand j’ai dit que nous étions tous des débutants dans la prière, une des religieuses, octogénaire ou nonagénaire, s’est écriée : « Ca s’est bien vrai ! ». Je m’étais fait comprendre. J’espère que je me fais comprendre ce matin…

Nous sommes tous des débutants en amour humain, quelles que soient le nombre de nos années de mariage ou de célibat consacré. Rencontrer un homme et une femme qui nous parlent de leur amour, si blessé ou si bancal soit-il, c’est assister à la création du monde, au surgissement permanent du Seigneur.

L’audace

Alors n’aurions-nous rien à annoncer ? Serions-nous condamner à l’admiration béate et muette des merveilles de Dieu en tout amour humain, si bancal soit-il… Or tout amour humain, avant la Parousie du moins, sera toujours plus ou moins bancal.

C’est ici qu’il faut distinguer la foi par laquelle on croit (fides qua credimus) de la foi que l’on croit (fides quae creditur).

La foi par laquelle on croit est la vertu de foi, la force, l’élan du cœur par lequel on se tourne vers Dieu. La foi que l’on croit est le contenu de la foi, le credo proclamé le dimanche à la messe…

On est sauvé par la vertu de foi, pas par la connaissance du contenu de la foi. Même si la connaissance du contenu de la foi est d’un grand secours, (si elle bien ajustée) pour le déploiement de la vertu de foi. On peut savoir par cœur le Catéchisme de l’Église Catholique et être sec comme une trique quant à la vertu de foi ! Mais la connaissance du Catéchisme peut, si elle bien ajustée être, d’un grand secours pour la vertu de foi.

Qui peut dire que nos fiancés n’ont pas la foi par laquelle on croit, la vertu de foi ? Qui a un thermomètre à foi ? On peut faire passer un examen de catéchisme. On ne peut pas sonder les reins et les cœurs…

Nos fiancés se marient à l’Église à une époque où la pression sociale pour ce faire est nulle, voire négative. Qu’est-ce-qui les pousse ? Certes ils sont souvent fort peu catéchisés. Mais précisément c’est autre chose… Même si nous devons, avec délicatesse, susciter en eux le désir d’être catéchisés…

Car la foi que l’on croit peut aussi être, à cause du péché, un obstacle à la foi par laquelle on croit, à la vertu de foi. Le centurion romain de Lc 7, ce colonel de l’armée d’occupation qui n’avait certainement pas fait sa Bar Mitsva, s’est fait dire par Jésus que celui-ci n’avait jamais vu une foi telle que la sienne en Israël. Or il en savait sans doute moins sur la Torah que les Docteurs de la Loi qui, eux, n’ont pas reconnu le Christ !

Bien sûr nous, nous sommes catéchisés (enfin nous sommes censés l’être car le théologien patenté que je suis frémis parfoiss de certaines âneries théologiques proférées dans notre bon clergé ! Mais je ne m’en indigne pas car je dois aussi dire des âneries théologiques sans le savoir !). Catéchisés donc, nous savons bien que le mariage est le seul cadre qui respecte pleinement et permet de déployer pleinement l’amour humain dans toute sa dignité. Mais c’est là une science de connaissance doctrinale qui laisse entiers le chantier et la tâche de la conversion spirituelle permanente de tout amour humain à ce que dit de lui la doctrine du mariage…

Car c’est précisément la conversion permanente que nous avons à faire, nous autres hommes de religion socialement reconnus. Voir, contempler, comment l’Évangile, que nous croyons connaître, s’incarne de façon toujours nouvelle, inédite, en chaque chercheur de Dieu. Et être avide de ce que cela nous apprend d’inédit, d’unique, de surprenant sur Dieu. Si bien que vouloir évangéliser pour nous c’est vouloir découvrir au contact de ceux que nous voulons évangéliser ce que nous ne connaissons pas encore de Dieu…

C’est pourquoi seule l’humilité est audacieuse. Si je suis un chercheur tâtonnant de Dieu, un chercheur tâtonnant en amour humain, je peux accueillir, écouter, former, exhorter à la conversion tout chercheur de Dieu, tout amour humain… Mais si je crois savoir ce qu’est Dieu, ce qu’est l’amour humain, je serai inéluctablement péremptoire, blessant avec ceux qui me parleront de Dieu, qui me parleront de leur amour humain.

Bien sûr la conversion spirituelle d’un amour humain en l’amour du Christ qui se donne radicalement et sans retour à l’Eglise, son épouse, cette conversion a vocation à s’inscrire dans l’institution sacramentelle du mariage. Mais la conversion institutionnelle, socialement visible, ne garantit rien quant à la conversion spirituelle. En d’autres termes, si on s’aime on est appelé à se marier. Mais se marier ne garantit pas qu’on s’aime !

Prophètes de Dieu apprenant Lui-même à aimer

Jésus lui-même a appris… ce qu’il était !

Dans cette ‘docte ignorance’ de ce qu’est Dieu et ses épiphanies, comme la prière ou l’amour humain, nous sommes les prophètes du Dieu de Jésus-Christ qui, s’incarnant, apprend lui-même à aimer. C’est l’enseignement prodigieux de l’Épître aux Hébreux : « Tout Fils qu’il était [le Christ] appris par ses souffrances l’obéissance et, conduit jusqu’à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause du salut éternel » (Hb 5 8-9)

Ces versets, attribués à saint Paul, affirment que le Christ a appris quelque chose. Ils ont plongé dans la perplexité bien des théologiens qui professaient que le Christ, étant Dieu, était omniscient, c’est-à-dire qu’Il savait tout et n’avait donc rien à apprendre ! Tentation permanente du docétisme, c'est-à-dire de cette hérésie qui dit que Dieu en Christ a fait mine d’être un homme, a paru être un homme (doceo, docere : je parais) mais n’a pas vraiment été un homme, avec tout ce que cela implique non seulement comme capacité mais aussi comme nécessité d’apprendre.

Saint Thomas d’Aquin s’en sort en distinguant le savoir de science que le Christ avait parfaitement et le savoir d’expérience qu’il a dû acquérir comme tout le monde.

Prenons un exemple. Si un ami proche de nous est en phase terminale de sa vie, nous savons de science qu’il va mourir. Pourtant quand il meurt nous sommes bouleversés et nous pleurons. Nous avons alors à apprendre de savoir d’expérience qu’il est mort. Nous avons à apprendre à vivre sans lui et à développer un autre type de présence à lui.

Eh bien Jésus a appris de savoir d’expérience ce que l’Epître aux Hébreux appelle ‘l’obéissance’.

Et, comme Lui, nous en sommes à devoir apprendre de savoir d’expérience ce qu’est le mariage, quand bien même nous savons de science doctrinale ce qu’est ce mariage ! Et cela l’expérience de chaque couple nous l’apprend.

Cet apprentissage réciproque entre ceux qui s’engagent dans une expérience et demandent l’accompagnement de l’Église et l’Église qui sait, mais de science, et ne sait jamais totalement d’expérience, c’est ce que nous essayons de vivre à Talence.

III Une expérience

À Talence nous avons inauguré récemment une nouvelle façon de faire, et nous allons continuer…

Jusqu’ici nous proposions seulement le classique week-end sur les quatre piliers : liberté, fidélité, fécondité, indissolubilité. Pendant ce week-end je fais un exposé magistral sur la dimension religieuse du mariage surtout à base historique : comment la polygamie, en Israël, a progressivement fait place à la monogamie, parallèlement au passage du polythéisme au monothéisme ; comment ce passage est toujours en question aujourd’hui. C’est magistral, c’est utile et insuffisant. Les fiancés sont de niveau culturel très différent et je ne me fais guère d’illusion sur la fécondité d’un tel exercice… Mais ça ne me paraît pas inutile… ni aux couples laïcs mariés qui abordent les ‘4 piliers’.

Cette équipe de préparation a pensé bon de proposer depuis deux ans une soirée complémentaire de première annonce de l’Évangile, pas du tout magistrale cette fois-ci. Nous prenons la fiche 0 du parcours ‘Matins d’Évangile’ pour catéchumènes adultes. Après une pédagogie permettant à chacun de dire ‘qu’est-ce-que croire ?’ pour lui, nous lisons l’Évangile des disciples d’Emmaüs.

La pédagogie est très impliquante. Certains fiancés font état d’une curiosité spirituelle très personnelle. D’autres restent sur la réserve… Mais c’est fortement régénérant, rafraichissant pour les chrétiens habituels, sachant, ou croyant savoir, tellement ce que c’est que croire, connaissant, ou croyant connaître, tellement cette page d’Évangile que leur regard, leur cœur en sont amortis !

Nous invitons à écrire une prière personnelle. Nous finissons par un temps de prière commune. Et nous invitons ceux qui le veulent à rejoindre le groupe de catéchuménat pour adultes… sans succès pour le moment !

L’an prochain nous prévoyons six ‘dimanches autrement’ où parallèlement à la catéchèse des enfants sera proposée une catéchèse des adultes, avant tout parents d’enfants catéchisés, mais aussi jeunes récemment mariés.

Je ne me fais pas d’illusion sur les résultats visibles d’une telle proposition… Mais je cherche à créer un climat, une ambiance, une attitude chez les ‘pratiquants du dimanche’ attitude accueillante à la fraîcheur, à l’inédit de ceux qui, pour la première fois pour beaucoup, rentrent dans cette façon d’être originale qu’est l’Église.

Alors nous percevrons petit à petit qu’il y a plus de joie à lancer le filet qu’à le relever plein ou vide… Et nous comprendrons que sil est plein c’est bien mais c’est par surcroît par rapport à notre plus grande joie qui est de le lancer. Car c’est Jésus qui nous le demande (Lc 5).

P. Arnaud de VAUJUAS